mercredi 7 mars 2012

Tarnac: les documents inédits des services






Article publié sur mediapart.fr le 6/03/12 par Louise Fessard


Dans un livre-récit Tarnac, Magasin général (éditions Calmann-Lévy), le journaliste David Dufresne déconstruit l'affaire de Tarnac et décrit ce qu'elle révèle des jeux policiers et politiques. Le 11 novembre 2008, au petit matin, quelque 150 policiers débarquent à Tarnac, petit village de Corrèze. Dix personnes sont mises en examen pour association de malfaiteurs terroristes. Elles sont accusées d'avoir saboté plusieurs lignes à grande vitesse (LGV) entre octobre et novembre 2008.

Dans la matinée, alors que les perquisitions sont encore en cours, la ministre de l'intérieur de l'époque, Michel-Alliot Marie, convoque la presse place Beauvau et s'empresse de saluer devant les micros une « opération réussie ». Trois ans et demi plus tard, l'enquête judiciaire patine toujours.

Bien en amont de cette opération de novembre 2008, le groupe de Tarnac faisait l'objet d'une surveillance policière rapprochée. Mediapart publie aujourd'hui trois documents internes des services de renseignements tirés du livre Tarnac, Magasin général. Ils montrent comment un service policier en sursis, celui des RG, a cru trouver sa planche de salut dans la lutte contre la menace anarcho-autonome. Et comment cette nouvelle expertise a rencontré l'obsession d'une ministre de l'intérieur, Michèle Alliot-Marie, persuadée de la résurgence de la violence d'ultragauche organisée au niveau international.

Lire pages suivantes ces documents internes

Rapport des renseignements généraux. « Du conflit anti-CPE à la constitution d'un réseau pré-terroriste international : regards sur l'ultragauche française et européenne ».

Le titre de ce rapport des renseignements généraux, apparemment bouclé en juin 2008, donc juste avant leur disparition (il n'est pas daté), est éloquent. Dans un glissement explicite, les policiers établissent un continuum entre le mouvement contre le Contrat première embauche (CPE) « qui aura permis à l'extrême gauche d'étendre son influence et de capter une nouvelle génération d'activistes désinhibés quant au recours à la violence » et l'émergence « d'une situation pré-terroriste ».

Les policiers mettent en garde sur les dégradations, occupations et incidents attribués à cette utltragauche : « Ces faits et comportements observés sur notre territoire sont similaires à ceux recensés à la fin des années 1970 et qui avaient été précurseurs de la constitution du groupe Action directe, lui-même pour partie issu de la mouvance autonome. » Sont directement visés les jeunes gens de Tarnac et leur « groupe informel d'activistes d'ultragauche de type autonome entretenant des liens avec la mouvance extrémiste internationale » auquel le rapport consacre trois pages.

Dans cette pensée policière, leurs points de chute en province, dont la ferme du Goutailloux à Tarnac, deviennent des «bases logistiques arrières» et leurs contacts «une ébauche de réseau européen». «Partisans de la subversion, ils projettent de commettre des actions violentes en Europe», notent, de façon très affirmative, les RG.

Pour David Dufresne, qui révèle dans son livre une partie de ce document d'une trentaine de pages (publié ici en intégralité sauf pour trois pages, manquantes), c'est «la matrice de l'affaire de Tarnac» par ce qu'il révèle de la pensée policière.


Rapport RG 2008 Tarnac, Magasin General



Note des RG parisiens. « Mouvance contestataire ».

Pour ne pas être en reste auprès de la ministre de l'intérieur, les renseignements généraux de la préfecture de police de Paris (RGPP) ont également produit leur note sur « la mouvance contestataire », transmise « au cab min (cabinet du ministre) à sa demande ». Très succincte et datée du 11 juin 2008, celle-ci liste les lieux fréquentés par Julien Coupat, à Paris, Montreuil et en Corrèze. On retrouve les même tournures policières : tel bâtiment est ainsi suspecté d'abriter « une cellule conspirative visant à s'attaquer à des flux industriels (sans plus de précision) ».

Les policiers semblent disposer d'un informateur soit directement au sein du groupe, soit dans des cercles plus larges. «Il serait utile d'activer notre contact au sein de ce groupe», notent les RGPP.


DRPP Juin 2008 Tarnac, Magasin General


Extrait du manuel de stage de la section opérationnelle de recherches spécialisées de la direction centrale des renseignements généraux (DCRG) : « Aide technique à la surveillance et à la pose des balises ».

D'après ce manuel, qui date du milieu des années 2000, la pose d'une balise GPS sur une voiture ne semble pas une mince affaire. Cette balise permettra ensuite de faciliter une filature ponctuelle, ou de reconstituer sur une longue période les déplacements d'un véhicule.

Dans l'affaire de Tarnac, les services de la sous-direction antiterroristes ont nié avoir utilisé un tel dispositif GPS sur la voiture de Julien Coupat. « La Sdat n’a pas été amenée à faire usage de dispositif "GPS" sous le véhicule Mercedes (…) les 7 et 8 novembre 2008 », dément Eric Voulleminot, patron de la Sdat dans un courrier du 26 juillet 2011 au juge d'instruction.

Mais une balise aurait très bien pu être posée par la DCRI, dont plusieurs agents suivaient également, cette nuit-là, la Mercedes de Julien Coupat, Dans le livre Tarnac, Magasin général, Joël Bouchité, ex-patron des RG, reconnaît d'ailleurs l'usage d'une balise sur une voiture de Julien Coupat lors de surveillances antérieures. Ce qui pose un problème majeur.

« Si le PV de filature s'appuie sur une balise qui n'existe pas "légalement", c'est toute la filature qui pourrait s'écrouler, note David Dufresne. Et donc, une partie essentielle de l'accusation. »


Manuel Filature Tarnac, Magasin General





VOIR AUSSI :
Tarnac: intérêts policiers, obsessions politiques, le récit d'un scandale paru le même jour sur mediapart.fr



dimanche 4 mars 2012

« Tous les forgerons doivent-ils s’attendre à une descente de la cellule anti-terroriste ? »





Pour mémoire : un forgeron "suspecté d'être proche (sic) de membres du groupe-de-Tarnac" a été arrêté le 23 février 2012... et relâché le 24 février "sans mise en examen".


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Affaire de Tarnac : l'indignation du sculpteur interpellé en Normandie 

Ils étaient soupçonnés de terrorisme. J. et son fils racontent l’intervention des policiers. 

Ancien militant libertaire, ancien syndicaliste CGT, accusé à tort de trafic d’armes en 1970, ce qui lui a valu huit mois de prison à la Santé… J. en a vu d’autres. Mais qu’on le prenne, lui ou son fils, pour l’un des terroristes qui a saboté des lignes de TGV en 2008, il ne le supporte pas. C’est pourtant chez lui, à Roncherolles-sur-le-Vivier, que les policiers de la Sdat (Sous-direction de la lutte anti-terroriste) ont débarqué le jeudi 23 février (Paris-Normandie du 24 février). « Je veux que les choses soient claires. Je n’ai rien à voir avec cette affaire ! », martèle-t-il avant de raconter l’intervention policière.« Il était 8 h du matin et j’étais au lit, poursuit le sculpteur âgé de 86 ans. J’ai entendu mon chien aboyer. Je suis sorti en pyjama et j’ai vu une vingtaine de policiers accompagnés d’un juge d’instruction. Ils ont demandé après mon fils. Il venait de se lever. Ils l’ont menotté et l’ont emmené ».J. ne comprend pas. « J’ai demandé ce qui se passait. On m’a répondu que c’était pour l’affaire de Tarnac ». Lorsqu’il était étudiant, son fils a été co-locataire de l’un des membres du « groupe de Tarnac », qui sont tous en liberté aujourd’hui. Cette ancienne proximité et le fait qu’il ait une formation de ferronnier auraient amené les policiers à le soupçonner d’avoir fabriqué les crochets utilisés pour le sabotage.« N’importe quel homme qui sait souder pourrait fabriquer ces crochets », assure le fils, qui a été libéré après 35 h de garde à vue dans les locaux de la Sdat. Son père, qui travaille le métal, a d’ailleurs été interrogé pendant deux heures chez lui. « Parce que ces objets sont fabriqués avec des fers à béton soudés, ils m’ont soupçonné aussi », s’indigne J. . Les policiers ont d’ailleurs perquisitionné sa maison et son atelier pendant 7 heures. « Tous les forgerons de France doivent-ils s’attendre à une descente de la cellule anti-terroriste ? », ironise sa femme, qui déplore l’état dans lequel les policiers ont laissé les chambres de ses deux fils.« Ils connaissaient mon existence depuis longtemps, ajoute le fils. Ils ont justifié leur intervention en prétendant qu’ils avaient eu de nouvelles infos ».Aujourd’hui, la famille s’étonne surtout que les policiers aient déployé « des moyens aussi importants à partir d’indices aussi légers ».(...) 

Gilles Lamy

vendredi 2 mars 2012

"Tarnac, au bazar des libertés publiques"





Note d'Ariane Chemin parue dans Le Monde des Livres du 1er mars 2012 sur le livre de David Dufresne "Tarnac, magasin général"

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Tarnac, au bazar des libertés publiques

Ce n'est pas vraiment un reportage sur le groupe de Tarnac ; pas non plus un "document", comme l'édition appelle ces livres ceints de bandeaux rouge sang et de mots tapageurs : "révélations sur", "la face cachée de"... Ecrit à la première personne, épais de courriels, de notices, de pièces judiciaires qui, au fil des pages, surgissent dans un petit théâtre humain comme autant de didascalies, Tarnac, magasin général, ne ressemble à rien de connu. Le journaliste David Dufresne a volé son titre à l'enseigne d'une épicerie communautaire de Corrèze, reprise en 2005 par des jeunes gens venus de la ville. Un bazar où chacun a pu trouver, par la suite et au détail, en gros ou demi-gros, un fantasme sécuritaire ou une utopie libertaire. 

En 2005, une petite bande inclassable (mi-situ, mi-autonome ? - intello en tout cas) investit un village limousin perché sur le plateau de Millevaches, haut lieu des maquis rouges. Dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008, des caténaires de lignes TGV sont mystérieusement sabotées. Quatre jours plus tard, la police antiterroriste débarque dans la ferme, pas mécontente de rejouer l'assaut mené contre Action directe vingt ans plus tôt. Dix personnes sont mises en examen. Le dernier libéré, en mai 2009, se nomme Julien Coupat : le chef clandestin des activistes de Tarnac, selon la police. De nombreuses incohérences, notamment dans le procès-verbal de surveillance de la fameuse soirée, sont venues entacher l'enquête. Mais demeure "le même sourire de Claire Chazal pour accuser (en 2008) ou disculper (en 2009)", soupire l'auteur.

 David Dufresne est un reporter "tendance gonzo" : pour déjouer les prismes et faire tomber ses oeillères, il fouille les archives, pratique les digressions et revendique sa subjectivité. Ce quadragénaire nourri à l'école des fanzines, avant d'écrire pour Libération et Mediapart, raffole des tangentes et n'a pas, d'ordinaire, la "religion du PV" (procès-verbal), comme on dit dans la presse. Mais rien n'est à bannir quand il s'agit de déconstruire les montages policiers. "Du même auteur", on trouve des ouvrages aux titres évocateurs, comme ce Maintien de l'ordre (Hachette, 2007) écrit après le mouvement anti-CPE et repéré par la police - jolie mise en abyme - dans la bibliothèque de Julien Coupat. Dufresne a aujourd'hui quitté la France et la presse. Et son livre a des allures de testament.

Le journaliste croque merveilleusement premiers rôles et figurants du drame qui se noue : le châtelain de Tarnac (Yves de Kerdrel, éditorialiste au Figaro), le localier blasé, le barbouze et les filocheurs, le procureur Jean-Claude Marin et ses aphorismes, le criminologue Alain Bauer, acheteur compulsif de L'Insurrection qui vient (La Fabrique, 2007), cet essai signé "Comité invisible" et attribué par la police à "l'idéologue" Coupat. Derrière le discours fabriqué que lui servent de hauts fonctionnaires virils, aiguillonnés par la ministre de l'intérieur Michèle Alliot-Marie, Dufresne saisit vite que l'affaire de Tarnac doit beaucoup au mariage douloureux des RG et de la DST au sein de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), en cette année 2008. Tarnac "devait être le prototype de la fusion, un exercice avant l'heure, taille réelle et grandeur nature, entre Paris et Corrèze, police et pandores".

Sévère avec ses pairs, l'investigateur n'en fait pas moins l'examen de ses propres pratiques. "Comment convaincre quelqu'un de vous faire confiance quand il a beaucoup à perdre ?", réfléchit l'enquêteur en approchant l'une des "épicières" de Tarnac. Il explore cette zone grise où, pour séduire de futures sources, bonnes manières et mauvaise conscience s'emmêlent. Dufresne ne cherche pas à masquer ses sympathies. Mais il interroge les pactes implicites, parfois un peu coupables, qu'il passe avec les uns ou les autres, flics compris. 

Ces derniers lui ont raconté une bonne blague qui circule dans leurs couloirs : "Le terrorisme, il y a plus de gens qui en vivent que de gens qui en meurent." Vingt fonctionnaires et dix voitures suivaient le seul "individu" Coupat lors de la nuit du "sabotage". Pas étonnant si le dossier judiciaire compte aujourd'hui trente-deux tomes - et l'instruction n'est pas close. S'y côtoient inventaires de scellés, retranscriptions de chats en italien, réquisitions auprès d'opérateurs téléphoniques, photos, listings informatiques, croquis, demandes d'actes en tout genre, dont Dufresne, qui en a eu copie, fait aussi la matière de son livre. 

Dangereuse lorsqu'elle est expérimentée par les enquêteurs, la pratique du fragment fait oeuvre, ici, grâce à cette esthétique du collage. Cote D 1106, sous-cote D 145... L'auteur dévoile une poétique du PV, avec ses participes présents, ses fautes d'orthographe, son "nous" qui cache les "je", ses adverbes hors d'usage ("pédestrement")... Quand tant de fait-diversiers, dans la presse, parlent, dans un mimétisme inconscient, d'"individus quittant leur domicile pour leur véhicule", lui leur donne chair avec ses mots et sa belle écriture. Comme Houellebecq raconte l'inanité du monde postmoderne à travers les notices et autres catalogues de VPC, Dufresne exploite la phraséologie de ces milliers d'interrogatoires secs et cliniques pour dire la part d'absurde qui vient parfois s'engouffrer dans un fait divers.

Ariane Chemin

jeudi 1 mars 2012

"Tarnac, magasin général"






"Bonnes feuilles" trouvées sur le site du Monde le 1er mars 2012.

[Nous avions annoncé la parution du livre le 22 décembre 2011]

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Gabrielle H., "épicière" à Tarnac"

Au café, Gabrielle avait posé les questions d'usage et les conditions qui vont avec - pourquoi s'intéresser à cette affaire, dans quel but, pour dire quoi, à qui ? Tout était sujet à discussion : quand je disais "mis en examen" par respect du droit, elle rétorquait "inculpés" par souci de véracité. Je lui déballais mon discours, le même que celui que j'avais servi à tous ses amis, à Benjamin Rosoux, à Mathieu Burnel, à d'autres, un discours auquel je croyais et auquel je crois toujours, après trois ans d'enquête : certains parmi les dix inculpés ont peut-être fait ce que les flics leur reprochent, d'autres auraient voulu le faire, et d'autres n'ont rien fait. Dans tous les cas, je me foutais de savoir qui avait fait quoi, ou non. Dans tous les cas, tous étaient défendables. Dans tous les cas, quelque chose avait ripé dans la France sarkozyenne de la fin des années 2000 et mon seul but était d'essayer de comprendre qui, quoi et comment ; en parlant avec eux, qui avaient leurs raisons, et avec les agents de l'Etat, qui avait ses raisons. Ce quelque chose, c'était la conjonction du politique, du renseignement, de l'antiterrorisme, de la justice et des journalistes. De la violence et de la radicalité, aussi. Le défendable, c'était le simple questionnement :Où s'arrête le terrorisme ?"

 Pages 22-23.

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"Sportster", flic antiterroriste

 "Sportster", c'était le nom de code de l'agent de la Direction centrale du renseignement intérieur. Sportster, du nom du modèle de ma moto, la plus petite des Harley, orange, vieille d'une dizaine d'années. Avec l'intermédiaire qui nous avait mis en contact, toute la panoplie y passait quand il s'agissait de se donner rendez-vous : "J'ai besoin du manuel, où est la garagiste ? Faudrait causer mécanique" - ce genre de coquetteries.

L'intermédiaire était également un poulet, mais d'un tout autre service. Nos petites manies l'amusaient beaucoup. Sportster, aussi, semblait amusée par l'affaire. Dans le service, on était excités, disait-elle. Coupat et les autres, ça nous changeait des islamos, c'était passionnant.

La première rencontre se déroula dans un restaurant, au centre de Paris. Je ne saurai jamais si ses précautions étaient réellement utiles, pour elle, pour moi ; ou si elles faisaient partie du jeu, d'espion à journaliste ; de l'esbroufe, d'informatrice à fouineur (...). En chemin, j'avais croisé notre connaissance commune qui m'attendait... probablement, en éclaireur. Le film pouvait démarrer (...).

- On se tutoie, lâcha d'entrée Sportster. Ça ira plus vite.
- Si tu veux.
- Alors... tu veux savoir quoi ?

Sa façon de parler d'eux, quelques détails, cette douce et étrange fascination du chasseur pour sa proie, ça ne trompait pas. Sportster avait bien fait partie de l'équipe qui avait filoché la bande "de Tarnac". Au début, se rappelait Sportster, les gars de son service ne comprenaient pas pourquoi certains de la bande, dont Julien Coupat, accostaient les gens dans la rue, en leur empruntant leur téléphone. On se disait, merde, il a du fric, à quoi il joue ? Pourquoi il emmerde les gens comme ça ? Et puis, on a compris. C'était sa façon de ne pas laisser de trace. On a trouvé ça génial.

Ce que Sportster cachait, un de ses chefs me le racontera plus tard. Quand les agents de la DCRI ont saisi le manège, ils ont fait comme Coupat. Ils ont accosté les accostés, exhibant leur carte tricolore. Un jour, en province, ils sont tombés sur une femme particulièrement coopérante : elle était magistrate. Elle leur a donné le numéro que Coupat avait composé depuis son propre téléphone.

Ça devait lui venir de là, à Sportster, sa méfiance pour les portables (...). Tu comprends, c'est emmerdant, on peut se faire piéger par les triangulaires des antennes. Savoir que je suis là, que tu es là, qu'on est ensemble. Et je risque gros, très gros, en te parlant." 

Pages 45-46. 
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Julien Coupat, principal accusé"

Le jeune homme était attablé à la droite du comptoir. Il avait le visage jovial ; et l'air juvénile. Il était mieux qu'à la télé, comme on dit ; mieux que sur les deux ou trois photos qui avaient fuité, choisies parce qu'elles lui donnaient un air dur et fermé, un air de directeur d'entreprise terroriste ; un air raccord avec l'image qu'on pouvait se faire d'un patron en sabotages. Piochées dans le stock des clichés de filatures, ces photos avaient fait leur chemin et contribué à fabriquer la fable, de journaux télé en "unes" de presse. "Un Coupat idéal", avait titré Libération.

C'était un jour d'été, dans un restaurant de la banlieue Est. Je revenais d'un mois dans le Colorado (...). Face à Coupat, je ne savais plus quelle heure il était, l'avion venait d'atterrir, ni si le brouilly se dégustait frais ou à température ambiante (...). J'avais du mal à comprendre où Julien Coupat puisait sa force, lui qui venait de passer six mois à la Santé et semblait si peu affecté par l'univers carcéral.

Avant d'entamer la discussion, il me posa la question de confiance. D'où je venais, ma formation politique, mon parcours, Coupat attendait que je décline tout cela, l'insistance en suspens signifiait : ai-je affaire à un camarade ? C'était habile, l'interpellation mettait d'emblée la discussion sur le seul registre qui vaille, celui de la sincérité ; et ça contrecarrait le rapport marchand qu'induit le journalisme.

Ses interrogations étaient légitimes, et pas seulement parce qu'il jouait gros, que je pouvais trahir sa pensée, la travestir, ou simplement mal la restituer ; et un mot, un seul, pouvait se retrouver dans la procédure - tant d'interviews plus ou moins maladroites de tel ou tel proche y figuraient déjà.

Sur ce point, Benjamin Rosoux avait un jour trouvé une bonne expression. Il disait qu'avec moi, c'était la garde à vue permanente. La blague était féroce, elle avait du vrai, et tout cela devenait épuisant. Les interrogations de Coupat étaient également légitimes car le journaliste n'est nulle part, comme il le répétait, et que, lui, il était au coeur d'une affaire d'Etat, avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête, une épée qui disait : vingt années de prison. Alors, Julien Coupat avait bien le droit de s'amuser à son tour. L'art du renversement était probablement celui qu'il maîtrisait le mieux. (...)

Au bout de quelques secondes, il avait bien fallu trouver quelque chose.

- Ma formation ? je dis. Le punk.

C'était la stricte vérité.

Coupat sourit. Ça semblait suffire, pour un début ; et nous voilà en train de deviser sur le genre. Le punk était-il le mensonge génial d'un manager génial, Malcolm MacLaren, qui avait pris les Sex Pistols et les avait déguisés de toute la pensée situationniste ; ou le punk était-il l'horizon politique indépassable clamé par L'insurrection qui vient dès sa première page : ""Le futur n'a plus d'avenir" est la sagesse d'une époque qui en est arrivée, sous ses airs d'extrême normalité, au niveau de conscience des premiers punks" ? (...)

La suite du déjeuner était écrite : il ne saurait être question des péripéties de l'affaire. Julien Coupat s'en tiendrait à sa ligne de conduite, qu'il avait exprimée par voie de presse - il n'y a pas à clamer son innocence dans un monde qui a perdu la sienne - ; je m'en tenais à la mienne : sa culpabilité supposée était l'affaire des flics et des juges ; elle n'était pas mon propos. Là où nous pouvions nous retrouver, c'était dans l'arrière-boutique de l'affaire, dans ce magasin général de l'antiterrorisme à grand spectacle.

Sa manière de déjouer la situation ne répondait pas à un quelconque intérêt, ni au moindre calcul : Coupat semblait tout simplement avoir placé la dialectique au coeur même de son souffle. Le jeune homme, trente-cinq ans, était exténuant ; et sa joie à l'être rendait la rencontre plus éprouvante encore.

Nous nous sommes mis alors à discuter du livre que je préparais. Coupat proposa rapidement un pacte, que lui et les siens relisent le manuscrit, il disait qu'il fallait miser sur l'intelligence collective, le livre ne pourrait en être que meilleur, qu'il n'était pas question de censure, que je resterais libre. Il disait, et ça se comprenait, que ni lui ni ses amis ne voulaient cautionner un ouvrage dont ils ne savaient rien. Ce droit de regard était à prendre ou à laisser. Cette demande était une réponse symétrique à la mise à nu que chacun de ses amis avait subie, et lui maintenant face à moi, dès qu'ils avaient eu à croiser un journaliste.

Je lui répondais que, bien sûr, une telle relecture serait une belle expérience, riche et dense (...) ; mais je lui rétorquais que non, ce pacte était inconcevable ; je m'arc-boutais sur mon travail solitaire, ma liberté de franc-tireur, il riait, et moi aussi, il disait que c'était terriblement années 1980 mon truc d'auteur - c'était en partie de ma faute (...), je lui avais parlé de décembre 1986, de Malik Oussekine, des voltigeurs aux trousses, et de ce moment initiatique, qui m'avait donné le goût d'aller sonder les flics et de pénétrer régulièrement les lignes ennemies, au risque d'en revenir parfois perturbé.

Coupat avait lu mon précédent bouquin, Maintien de l'ordre ; la SDAT l'avait saisi dans sa chambre à Tarnac. Il savait. Aussi la discussion bifurqua-t-elle sur les doctrines et stratégies policières. Le sujet, inépuisable, constituait un excellent dérivatif. Le petit brouilly faisait également son effet, à moins que ce soit son flot de paroles, ou le décalage horaire, ou tout cela à la fois.

Ça serait quand même plus simple pour tout le monde si je n'avais pas ce bouquin à écrire.

On se quitta là-dessus, notre impossibilité à nous causer réellement, et sur une franche poignée de main. L'un et l'autre, nous savions déjà, probablement, qu'aucun pacte ne se réaliserait, même si on se promettait d'en chercher un. On ne s'est jamais revus." 

Pages 360-363. 



TARNAC, MAGASIN GÉNÉRAL de David Dufresne. 
Calmann-Lévy, 500 p., 20 € (en librairie le 7 mars).