lundi 7 décembre 2009

Le panache des Dix de Tarnac. Quand le judiciaire perd son contrôle





Publié le 07/12/09 sur CAUSEUR par Bruno Maillé.

Ce jeudi 3 mars, Le Monde publiait une longue tribune des désormais dix inculpés de l’affaire de Tarnac, dont voici la substance : “Le contrôle judiciaire qui voudrait, pour l’avenir, interdire [à Christophe] de nous voir est l’aberration de trop ; c’est une mesure consciente de désorganisation de la défense, aussi. A ce point de torsion de toutes les notions du droit, qui pourrait encore exiger de nous que nous respections ces contrôles judiciaires et cette procédure démente ? A l’absurde nul n’est tenu. Il n’y a pas besoin de se croire au-dessus de la justice pour constater qu’elle est en dessous de tout. Au reste, une société qui se maintient par des moyens si évidemment criminels n’a de procès à intenter à personne. […] Nous désertons. Nous ne pointerons plus et nous comptons bien nous retrouver, comme nous l’avons fait, déjà, pour écrire ce texte. Nous ne chercherons pas à nous cacher. Simplement, nous désertons le juge Fragnoli et les cent petites rumeurs, les mille aigreurs misérables qu’il répand sur notre compte devant tel ou tel journaliste. Nous désertons la sorte de guerre privée dans laquelle la sous-direction antiterroriste voudrait nous engager. […] Mais ce que nous désertons d’abord, c’est le rôle d’ennemi public, c’est-à-dire, au fond, de victime, que l’on a voulu nous faire jouer. Et, si nous le désertons, c’est pour pouvoir reprendre la lutte.”


À cette déclaration mesquine, insignifiante et étriquée, un représentant du parquet rétorque le jour même avec panache : “Le parquet de Paris a demandé aux juges d’instruction de vérifier les conditions du déroulement de ces contrôles judiciaires. Si ces obligations n’étaient pas respectées, le parquet en tirera toutes les conséquences.”


Depuis trois jours, le délire à flux tendu du spectacle télévisuel, qui a tant dégoisé sur Tarnac depuis un an, n’a pas fait la moindre mention de cet événement décisif, de cet acte superbe de désobéissance civile. Le silence des cavernicoles médiatiques n’est le fruit d’aucune “concertation frauduleuse”. Ils ne reçoivent plus, depuis longtemps, d’ordres venus d’en haut. Les ordres venus d’en bas, les ordres dictés par leur médiocrité la plus naturelle et leur mimétisme cavernicole, suffisent amplement pour leur faire secréter et décréter l’irréalité irrévocable, servile et entièrement arbitraire qu’ils nomment “l’actualité”. Leur allergie spontanée à toute espèce de grandeur, à toute liberté un peu sérieuse, exigeante, les a légitimement détournés des derniers développements de l’affaire de Tarnac. Nul ne songe à s’en plaindre.



“Le parquet en tirera toutes les conséquences.” Je dois l’avouer, cette formule m’inquiète. Fait-elle allusion à une action d’éclat ? Un suicide collectif du parquet, auprès duquel les suicides de France Telecom seraient soudain ravalés au rang d’aimable souvenir ? À la révocation du juge Fragnoli qui, j’en suis certain, recouvrerait peut-être enfin sa liberté et sa dignité lui aussi et pourrait refaire sa vie – pourquoi pas dans une ferme communiste du Plateau de Millevaches ? Lui aussi, comme il doit être las et écœuré de jouer tristement son rôle. “Le parquet en tirera toutes les conséquences.” Ou bien s’agit-il d’une allusion à la prononciation d’un non-lieu et à la démission de Michèle Alliot-Marie ? À la décision de supprimer la SDAT ou d’officialiser son statut et ses missions de centre de loisir ? À la démission du président de la République et de la totalité du gouvernement français  – reconnaissant soudain que même eux sont humains, après tout, et ne parviennent plus à vivre dans le monde irrespirable qu’ils ont tissé jour après jour ? N’est-il pas permis d’espérer que la liberté souveraine des dix de Tarnac devienne soudain contagieuse ? Que, curieusement, l’on ne se contente plus de les admirer ?


L’heure me semble propice à nous rappeler les mots par lesquels Marx attaque (si j’ose dire) son Dix-huit brumaire de Louis Bonaparte : “Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce.”



Dans le cas de Tarnac, un problème épineux se pose au juge d’instruction Fragnoli : leur première arrestation était déjà une farce sans nom, une bouffonnerie sanglante. En foutant une seconde fois en taule les dix de Tarnac, Fragnoli inventerait une sorte de bouffonnerie au carré qui ne s’est encore jamais vue dans l’Histoire et aurait ravi Philippe Muray, l’auteur de Roues carrées. Malheureusement pour lui, cette bévue finirait aussi par réveiller les cavernicoles et déclencher une protestation populaire et médiatique elle aussi diablement élevée au carré.


Résumons, crûment mais véridiquement, la situation : s’il les fait arrêter une seconde fois, il est dans la merde complète ; s’il ne les fait pas arrêter, il est seulement dans la merde intégrale.





dimanche 6 décembre 2009

Solidarité totale avec les dix de Tarnac






Publié par S.Quadruppani le 04/12/09 sur les contrées magnifiques.

La piètre diligence de l'instruction du juge Fragnoli ne risque pas de repartir: les flèches d'intelligence décochées ces derniers temps pars les dits "dix de Tarnac", et singulièrement la dernière (voir ici) ont fini de ridiculiser l'opération de communication pilotée par l'Intérieur et le piteux Bauer.

Mais les tuniques bleues risquent fort de se venger.
En refusant de se soumettre désormais au contrôle judiciaire, nos camarades s'exposent à retourner derrière les barreaux.

Un mouvement de soutien aussi fort que celui qui s'était levé après le 11 novembre 2008 ne sera pas de trop pour contrer l'acharnement de la triste clique MAMiste et bauérienne à sauver son plan média ainsi que la guéguerre personnelle que les sbires de la SDAT mènent contre les "dix de Tarnac".

Défendre nos camarades, c'est nous défendre tous contre la terrorisation étatique. La laisser s'appliquer à eux aujourd'hui, c'est prendre le risque qu'elle soit employée demain contre tous les opposants d'une société qui, à force de marchandiser et de contrôler tout ce qui vit, fait partout triompher la mort.





samedi 5 décembre 2009

Silence sur "les Tarnac"










Paru sur http://www.arretsurimages.net/
Par Daniel Schneidermann le 04/12/2009





" Julien Coupat, et ses neuf co-mis en examen dans l'affaire de Tarnac, dénoncent leur contrôle judiciaire, et n'en respecteront plus les obligations : en toute logique, l'information devrait faire l'ouverture des journaux du soir, et du matin.
 D'abord, parce que leur proclamation de désertion, publiée par Le Monde, a la flamboyance habituelle de leurs productions littéraires.
Un court extrait, pour le plaisir : "Nous désertons. Nous ne pointerons plus et nous comptons bien nous retrouver, comme nous l'avons fait, déjà, pour écrire ce texte. Nous ne chercherons pas à nous cacher. Simplement, nous désertons le juge Fragnoli et les cent petites rumeurs, les mille aigreurs misérables qu'il répand sur notre compte devant tel ou tel journaliste. Nous désertons la sorte de guerre privée dans laquelle la sous-direction antiterroriste voudrait nous engager à force de nous coller aux basques, de "sonoriser" nos appartements, d'épier nos conversations, de fouiller nos poubelles, de retranscrire tout ce que nous avons pu dire à notre famille durant nos parloirs en prison.
S'ils sont fascinés par nous, nous ne sommes pas fascinés par eux."
 Un souffle qui fait écho à "l'insurrection qui vient" (pour vous rafraichir la mémoire, nous avions plongé d@ns le texte de ce livre avec son éditeur, Eric Hazan).

Ce bras de fer à ciel ouvert d'un groupe de militants avec la Justice (et, en dernier ressort, avec le gouvernement) est, en-soi, assez spectaculaire pour mériter les ouvertures des messes audiovisuelles, selon les règles canoniques même de cette religion. En toute logique, cet acte d'insoumission augure d'un nouveau bras de fer, "les Tarnac" risquant bel et bien d'être remis en prison, si la Justice l'ose (et à en croire Mathieu Delahousse, du Figaro, elle s'y tient prête). Mais non. Références discrètes, ou silence total. Pourquoi ? Evacuons les explications paranoaïaques, du genre : radios et télés font corps autour de l'appareil d'Etat menacé dans sa dignité par le fiasco judiciaire que promet ce dossier. Globalement, passé les premiers jours de sidération pendant lesquels tout l'appareil médiatique avait emboîté le pas à la ministre Alliot-Marie, en braquant ses projecteurs sur "l'épicerie tapie dans l'ombre" du village corrézien, "les Tarnac" ne peuvent se plaindre de malveillance des "grands médias". Même TF1 a fini par dégonfler un témoignage douteux contre eux (sans toutefois pousser la vertu jusqu'à rappeler que c'était la même chaîne qui avait "promu" ce témoignage).
Alors ? Alors simplement, supposons que ce n'est pas leur tour, en ce moment. C'est le tour de Copenhague, des minarets, et de l'identité nationale. Certains "créateurs d'événements" ont le pouvoir de forcer l'agenda médiatique, et d'autres non. Mais ils peuvent se rassurer : dans le manège, leur tour reviendra inéluctablement.





vendredi 4 décembre 2009

Tarnac, again











Paru sur http://www.article11.info/


" Joli pied de nez et classieuse façon de reprendre la main. On ne va pas tourner autour du pot : on a aimé la belle déclaration d’insoumission qu’ont fait paraître ceux de Tarnac dans Le Monde. On a eu envie de l’écrire, n’en déplaise à ces puristes et auto-proclamés gardiens du temple qui n’ont jamais de mots assez durs pour dénoncer d’imaginaires compromissions.


Tarnac, again
vendredi 4 décembre 2009, par Lémi et JBB



À lire (ici), plaisir sincère. A relire itou. Ni chapelles, ni coups bas. Ni démission ni posture messianique. Un camouflet et une révolte sincères : Il n’y a pas besoin de se croire au-dessus de la justice pour constater qu’elle est en-dessous de tout, écrivent-ils. On le pense aussi. Trop de dégoûts, depuis trop longtemps.

Ce n’est plus affaire d’adhésion théorique, d’embrigadement, juste de bon sens. Ceux-ci restent debout, provocants. Et il faut, à défaut d’en faire bêtement des modèles, reconnaître l’audace de leur position. Ceux qui se disaient insoumis sont passés à l’acte, c’est déjà assez rare pour être souligné.
À trop avoir entendu, lu, discuté, ce qui déconnait dans le Comité Invisible et leur opus, à trop avoir délaissé ce qui au départ faisait sa consistance – une communauté certes faillible mais dévouée à la concoction d’un ailleurs politique, imaginative et agissante – on en oubliait le message premier, l’incitation à la révolte primaire, nécessaire. Ta chapelle nous emmerde, proclamait-on, incertains : trop d’élitisme abscons, de prétentions intellectuelles, de dogmatisme distillé par des suiveurs borné. Et pourtant, au final, il faut reconnaitre que ta chapelle emmerdante est stimulante, qu’elle remue en vrac cet égout dont on ne sait que faire, à part le critiquer encore et toujours, disque rayé. Elle gratte, dérange, provoque. Il n’est qu’à voir comment le pouvoir en place la traite pour comprendre qu’elle est tout sauf insignifiante.

La désertion. Voilà ce qu’ils décident, les terroristes. Quel plus beau mot ? Refus pur et simple, fuite avec les honneurs, sans fuite. Nous ne chercherons pas à nous cacher, disent-ils. Simplement, nous désertons le juge Fragnoli et les cent petites rumeurs, les mille aigreurs misérables qu’il répand sur notre compte devant tel ou tel journaliste. Refus digne. « I would prefer not to », répétait en boucle Bartleby, fuyant les usages du monde. « Je refuse de répondre », scandait Dashiell Hammett à ses juges, répétant encore et encore combien la lourde machine du maccarthysme ne saurait réduire sa détermination. Toujours, ils ont raison, ceux qui rendent publique et argumentent leur ligne de fuite quand la machine s’acharne sur eux, quand l’effrayant Barnum se déchaîne.

Nombreux sont ceux qui moquent le goût de la tribune médiatique des - appelons-les ainsi - Tarnaciens. Qui trouvent (à juste titre) que la cellule invisible ne l’est pas tant que ça, à force de multiplier les prises de parole spectaculaires. Et qui fustigent le choix d’un ex-prestigieux quotidien - information de référence pour un vieux Monde toujours debout - pour abriter leur coups de sang et de colères. Et quoi, il ne faudrait pas se servir des médias dans la guerre sourde qui se joue là ? Ne pas se compromettre avec ces "journaflics" que certains - embarqués dans une rhétorique fleurant bon les absurdes jambisations [1] de la fin des années 1970 - considèrent pis que pendre ? Ne s’exprimer que par tracts et brochures ?

Balivernes.

Les purs nous fatiguent, qui guettent dans la plus infime reculade de ceux osant prendre quelques risques le reflet de leurs propres doutes. Les intransigeants nous rebutent, gens qui scrutent le moindre signe de compromission et se soucient tant de trahison qu’ils ne voient pas combien ils marchent seuls, sans relais ni amis. Les dogmatiques nous horripilent, rats de bibliothèque du mouvement scrutant toute phrase et pesant chaque mot pour mieux déceler un infléchissement du discours comme preuve ultime de parjure. Intellectuels dévoyés, médiocres ayatollahs de la juste révolution, donneurs de leçons à la petite semaine et autres gardiens du temple et du dogme… on en a soupé, de vos préceptes et de vos ordres.

Panache. Flamboyance. Audace. On ne demande rien de plus. De la vie, bordel ! Ceux qui la refusent, qu’ils se revendiquent autonomes, révolutionnaires ou au contraire thuriféraires du régimes, nous emmerdent tout autant. Leur semblable mépris pour les faiblesses du genre humain, leur goût commun pour la grisaille et l’embrigadement ne nous inspirent que baillements et lassitude. Ni leur révolte, ni leurs insurrections n’existent, puisqu’eux ne sont pas capable de rire ni de pleurer, de danser ni de chanter. « If I can’t dance, it’s not my revolution. » Emma Goldmann rirait bien de ces prêtres ennuyeux, Saint Just qui n’en ont pas le talent mais dispensent, avec un sérieux désespérant, leurs mauvais points comme autant de passeports pour l’échafaud. La Fédération anarchiste en a récemment fait les frais, sa librairie (Publico) taguée par des activistes jugeant plus urgent de fustiger quelques camarades dans l’erreur que de s’en prendre directement au système qui nous broie [2]. Comme s’il s’agissait de prouver combien notre camp sait être ridicule et suicidaire, sans relâche, obstinément.

Cela devrait être évident pour chacun disposant d’un cortex cérébral à peu près en état de marche : les autonomes - disons, ceux qu’on regroupe arbitrairement sous ce mot - ne feront pas la révolution. Jamais. Le grande révolte, si elle vient un jour, ne sera pas celle d’une avant-garde élitiste, biberonné aux pompeux philosophes et aux citations latines. L’insurrection - puisque tout le monde n’a que ce mot-là à la bouche, fantasme d’un monde meilleur se parant d’une violence très romantique - ne s’est jamais fomentée dans quelques recoins de bibliothèque, ni n’a été menée par quelques thésards en mal de sensations fortes.

Justement : c’est de cela, de ce vernis d’irréalité intellectuelle, de cette absurde prétention philosophique et de cette ridicule pompe doctrinale que se débarrassent les Tarnaciens au fil de leurs interventions publiques. Ils descendent de leurs hauteurs, bien obligés. Goûtent à cet arbitraire qu’ils n’avaient fait que renifler de loin. En rabattent et s’affinent. On préfère.

Que veux-tu ? Quand tout ne devient plus qu’affaire d’ego, de ligne partisane, de positionnement, on recule, on s’écarte. La ligne est mortifère, tue l’élan. Tiqqun flirtait souvent avec ça, dogmatique et élitiste [3], tout comme certains passages de L’Insurrection qui vient. La désignée "mouvance autonome" itou. Trop de staliniens intellectuels, d’anarchistes proclamés édifiant des barrières et refusant le dialogue pour poser une seule vérité, la leur, indiscutable et obtuse.

Les autonomes - disons : ceux qu’on regroupe arbitrairement sous ce mot - ne feront pas la révolution, donc. Mais ils pourraient être l’aiguillon d’une juste révolte. Ils seront là, comme les autres, avec tous les autres. Tous ceux qui ne parviennent plus à dissimuler tout le mal qu’ils pensent du monde tel qu’il va. Tous ceux qui constatent que dans la machine sociale, cela explose à bas bruit, et parfois à si bas bruit que cela prend la forme d’un suicide. Tous ceux qui feront ce mouvement de masse, qui, parmi tant d’autres choses, les dissoudra, eux, ces valets du pouvoir et autres rustines policières.

Si élan il y a, il sera vaste et populaire, protéiforme et pluriel. Et trouvera tout autant ses racines - si ce n’est plus - dans les colonnes du Monde que dans de confidentiels collectifs si pressés de définir l’unique ligne à suivre qu’ils ne se rendent même plus compte à quel point ils ont perdu tout lien avec le joyeux espoir d’un monde meilleur.

Ils écrivent : Mais ce que nous désertons d’abord, c’est le rôle d’ennemi public, c’est-à-dire, au fond, de victime, que l’on a voulu nous faire jouer. Et, si nous le désertons, c’est pour pouvoir reprendre la lutte. Cette lutte qu’il mènent n’est pas solitaire. Elle palpite. Elle s’articule avec toutes celles menées par les dégoutés du monde présent, les déroutés du 21e siècle. C’est tellement mieux que rien.





Notes

[1] Pratique consistant à tirer une balle dans la jambe d’un désigné ennemi de classe, contre-maitre, homme politique, journaliste etc., très usitée durant les années de plomb italiennes, y compris contre des journalistes progressistes.


[2] Ces révoltés d’opérette sont allés jusqu’à commettre un communiqué de revendication.


[3] Même si bien souvent tiré droit au but.