jeudi 1 mars 2012

"Tarnac, magasin général"






"Bonnes feuilles" trouvées sur le site du Monde le 1er mars 2012.

[Nous avions annoncé la parution du livre le 22 décembre 2011]

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Gabrielle H., "épicière" à Tarnac"

Au café, Gabrielle avait posé les questions d'usage et les conditions qui vont avec - pourquoi s'intéresser à cette affaire, dans quel but, pour dire quoi, à qui ? Tout était sujet à discussion : quand je disais "mis en examen" par respect du droit, elle rétorquait "inculpés" par souci de véracité. Je lui déballais mon discours, le même que celui que j'avais servi à tous ses amis, à Benjamin Rosoux, à Mathieu Burnel, à d'autres, un discours auquel je croyais et auquel je crois toujours, après trois ans d'enquête : certains parmi les dix inculpés ont peut-être fait ce que les flics leur reprochent, d'autres auraient voulu le faire, et d'autres n'ont rien fait. Dans tous les cas, je me foutais de savoir qui avait fait quoi, ou non. Dans tous les cas, tous étaient défendables. Dans tous les cas, quelque chose avait ripé dans la France sarkozyenne de la fin des années 2000 et mon seul but était d'essayer de comprendre qui, quoi et comment ; en parlant avec eux, qui avaient leurs raisons, et avec les agents de l'Etat, qui avait ses raisons. Ce quelque chose, c'était la conjonction du politique, du renseignement, de l'antiterrorisme, de la justice et des journalistes. De la violence et de la radicalité, aussi. Le défendable, c'était le simple questionnement :Où s'arrête le terrorisme ?"

 Pages 22-23.

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"Sportster", flic antiterroriste

 "Sportster", c'était le nom de code de l'agent de la Direction centrale du renseignement intérieur. Sportster, du nom du modèle de ma moto, la plus petite des Harley, orange, vieille d'une dizaine d'années. Avec l'intermédiaire qui nous avait mis en contact, toute la panoplie y passait quand il s'agissait de se donner rendez-vous : "J'ai besoin du manuel, où est la garagiste ? Faudrait causer mécanique" - ce genre de coquetteries.

L'intermédiaire était également un poulet, mais d'un tout autre service. Nos petites manies l'amusaient beaucoup. Sportster, aussi, semblait amusée par l'affaire. Dans le service, on était excités, disait-elle. Coupat et les autres, ça nous changeait des islamos, c'était passionnant.

La première rencontre se déroula dans un restaurant, au centre de Paris. Je ne saurai jamais si ses précautions étaient réellement utiles, pour elle, pour moi ; ou si elles faisaient partie du jeu, d'espion à journaliste ; de l'esbroufe, d'informatrice à fouineur (...). En chemin, j'avais croisé notre connaissance commune qui m'attendait... probablement, en éclaireur. Le film pouvait démarrer (...).

- On se tutoie, lâcha d'entrée Sportster. Ça ira plus vite.
- Si tu veux.
- Alors... tu veux savoir quoi ?

Sa façon de parler d'eux, quelques détails, cette douce et étrange fascination du chasseur pour sa proie, ça ne trompait pas. Sportster avait bien fait partie de l'équipe qui avait filoché la bande "de Tarnac". Au début, se rappelait Sportster, les gars de son service ne comprenaient pas pourquoi certains de la bande, dont Julien Coupat, accostaient les gens dans la rue, en leur empruntant leur téléphone. On se disait, merde, il a du fric, à quoi il joue ? Pourquoi il emmerde les gens comme ça ? Et puis, on a compris. C'était sa façon de ne pas laisser de trace. On a trouvé ça génial.

Ce que Sportster cachait, un de ses chefs me le racontera plus tard. Quand les agents de la DCRI ont saisi le manège, ils ont fait comme Coupat. Ils ont accosté les accostés, exhibant leur carte tricolore. Un jour, en province, ils sont tombés sur une femme particulièrement coopérante : elle était magistrate. Elle leur a donné le numéro que Coupat avait composé depuis son propre téléphone.

Ça devait lui venir de là, à Sportster, sa méfiance pour les portables (...). Tu comprends, c'est emmerdant, on peut se faire piéger par les triangulaires des antennes. Savoir que je suis là, que tu es là, qu'on est ensemble. Et je risque gros, très gros, en te parlant." 

Pages 45-46. 
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Julien Coupat, principal accusé"

Le jeune homme était attablé à la droite du comptoir. Il avait le visage jovial ; et l'air juvénile. Il était mieux qu'à la télé, comme on dit ; mieux que sur les deux ou trois photos qui avaient fuité, choisies parce qu'elles lui donnaient un air dur et fermé, un air de directeur d'entreprise terroriste ; un air raccord avec l'image qu'on pouvait se faire d'un patron en sabotages. Piochées dans le stock des clichés de filatures, ces photos avaient fait leur chemin et contribué à fabriquer la fable, de journaux télé en "unes" de presse. "Un Coupat idéal", avait titré Libération.

C'était un jour d'été, dans un restaurant de la banlieue Est. Je revenais d'un mois dans le Colorado (...). Face à Coupat, je ne savais plus quelle heure il était, l'avion venait d'atterrir, ni si le brouilly se dégustait frais ou à température ambiante (...). J'avais du mal à comprendre où Julien Coupat puisait sa force, lui qui venait de passer six mois à la Santé et semblait si peu affecté par l'univers carcéral.

Avant d'entamer la discussion, il me posa la question de confiance. D'où je venais, ma formation politique, mon parcours, Coupat attendait que je décline tout cela, l'insistance en suspens signifiait : ai-je affaire à un camarade ? C'était habile, l'interpellation mettait d'emblée la discussion sur le seul registre qui vaille, celui de la sincérité ; et ça contrecarrait le rapport marchand qu'induit le journalisme.

Ses interrogations étaient légitimes, et pas seulement parce qu'il jouait gros, que je pouvais trahir sa pensée, la travestir, ou simplement mal la restituer ; et un mot, un seul, pouvait se retrouver dans la procédure - tant d'interviews plus ou moins maladroites de tel ou tel proche y figuraient déjà.

Sur ce point, Benjamin Rosoux avait un jour trouvé une bonne expression. Il disait qu'avec moi, c'était la garde à vue permanente. La blague était féroce, elle avait du vrai, et tout cela devenait épuisant. Les interrogations de Coupat étaient également légitimes car le journaliste n'est nulle part, comme il le répétait, et que, lui, il était au coeur d'une affaire d'Etat, avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête, une épée qui disait : vingt années de prison. Alors, Julien Coupat avait bien le droit de s'amuser à son tour. L'art du renversement était probablement celui qu'il maîtrisait le mieux. (...)

Au bout de quelques secondes, il avait bien fallu trouver quelque chose.

- Ma formation ? je dis. Le punk.

C'était la stricte vérité.

Coupat sourit. Ça semblait suffire, pour un début ; et nous voilà en train de deviser sur le genre. Le punk était-il le mensonge génial d'un manager génial, Malcolm MacLaren, qui avait pris les Sex Pistols et les avait déguisés de toute la pensée situationniste ; ou le punk était-il l'horizon politique indépassable clamé par L'insurrection qui vient dès sa première page : ""Le futur n'a plus d'avenir" est la sagesse d'une époque qui en est arrivée, sous ses airs d'extrême normalité, au niveau de conscience des premiers punks" ? (...)

La suite du déjeuner était écrite : il ne saurait être question des péripéties de l'affaire. Julien Coupat s'en tiendrait à sa ligne de conduite, qu'il avait exprimée par voie de presse - il n'y a pas à clamer son innocence dans un monde qui a perdu la sienne - ; je m'en tenais à la mienne : sa culpabilité supposée était l'affaire des flics et des juges ; elle n'était pas mon propos. Là où nous pouvions nous retrouver, c'était dans l'arrière-boutique de l'affaire, dans ce magasin général de l'antiterrorisme à grand spectacle.

Sa manière de déjouer la situation ne répondait pas à un quelconque intérêt, ni au moindre calcul : Coupat semblait tout simplement avoir placé la dialectique au coeur même de son souffle. Le jeune homme, trente-cinq ans, était exténuant ; et sa joie à l'être rendait la rencontre plus éprouvante encore.

Nous nous sommes mis alors à discuter du livre que je préparais. Coupat proposa rapidement un pacte, que lui et les siens relisent le manuscrit, il disait qu'il fallait miser sur l'intelligence collective, le livre ne pourrait en être que meilleur, qu'il n'était pas question de censure, que je resterais libre. Il disait, et ça se comprenait, que ni lui ni ses amis ne voulaient cautionner un ouvrage dont ils ne savaient rien. Ce droit de regard était à prendre ou à laisser. Cette demande était une réponse symétrique à la mise à nu que chacun de ses amis avait subie, et lui maintenant face à moi, dès qu'ils avaient eu à croiser un journaliste.

Je lui répondais que, bien sûr, une telle relecture serait une belle expérience, riche et dense (...) ; mais je lui rétorquais que non, ce pacte était inconcevable ; je m'arc-boutais sur mon travail solitaire, ma liberté de franc-tireur, il riait, et moi aussi, il disait que c'était terriblement années 1980 mon truc d'auteur - c'était en partie de ma faute (...), je lui avais parlé de décembre 1986, de Malik Oussekine, des voltigeurs aux trousses, et de ce moment initiatique, qui m'avait donné le goût d'aller sonder les flics et de pénétrer régulièrement les lignes ennemies, au risque d'en revenir parfois perturbé.

Coupat avait lu mon précédent bouquin, Maintien de l'ordre ; la SDAT l'avait saisi dans sa chambre à Tarnac. Il savait. Aussi la discussion bifurqua-t-elle sur les doctrines et stratégies policières. Le sujet, inépuisable, constituait un excellent dérivatif. Le petit brouilly faisait également son effet, à moins que ce soit son flot de paroles, ou le décalage horaire, ou tout cela à la fois.

Ça serait quand même plus simple pour tout le monde si je n'avais pas ce bouquin à écrire.

On se quitta là-dessus, notre impossibilité à nous causer réellement, et sur une franche poignée de main. L'un et l'autre, nous savions déjà, probablement, qu'aucun pacte ne se réaliserait, même si on se promettait d'en chercher un. On ne s'est jamais revus." 

Pages 360-363. 



TARNAC, MAGASIN GÉNÉRAL de David Dufresne. 
Calmann-Lévy, 500 p., 20 € (en librairie le 7 mars).

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