vendredi 13 mai 2011

Enquête ouverte sur des écoutes sauvages







article paru sur Mediapart le 13/05/11
par Karl Laske


C'est un dossier que les juges antiterroristes n'ont pas osé ouvrir. Comme ils ont écarté la plupart des vérifications qui pouvaient embarrasser les policiers dans l'affaire de Tarnac. En mars 2008, un agent de France Télécom avait découvert et débranché un dispositif d'écoutes des lignes téléphoniques de l'épicerie du village, reprise quelques mois plus tôt par les militants.

Ces «branchements» avaient été repérés peu avant l'ouverture d'une enquête préliminaire sur le groupe de Tarnac, mais surtout plus de huit mois avant les sabotages des lignes TGV. Aucune écoute légale – administrative ou judiciaire – n'était en cours à l'époque. Une équipe parallèle était, semble-t-il, déjà au travail pour incriminer les militants.

Après avoir signalé, en vain, les faits aux juges antiterroristes, Benjamin Rosoux, le militant devenu épicier à Tarnac, a donc déposé plainte, le 5 février à Brive-la-Gaillarde, pour «interception de correspondances» et «atteinte à l'intimité de la vie privée». Cette fois, le parquet a ouvert une enquête, confiée au SRPJ de Limoges. Des premières auditions ont été effectuées fin avril.

Les témoins et les éléments matériels ne manquent pas pour remonter cette piste. Fin mars 2008, les gérants de l'épicerie s'aperçoivent d'une panne de leur terminal de carte bleue. Ils se tournent vers leur banque et l'agence France Télécom (FT) d'Ussel. Après avoir réalisé plusieurs essais, c'est le technicien envoyé par l'opérateur qui trouve un dispositif d'écoutes dans le central téléphonique du village. Le signal du terminal CB était perturbé par la «dérivation». L'agent prévient son chef d'équipe qui l'autorise à retirer le dispositif: un boîtier en plastique connecté à l'arrivée de la ligne par des fils jaunes et bleus.

Le paiement en carte bleue est rétabli à l'épicerie, mais les problèmes commencent pour les agents de FT. Le technicien et son chef d'équipe sont convoqués à Bordeaux. Et le directeur régional, lui-même, doit monter s'expliquer à Paris. Une procédure disciplinaire est engagée contre le technicien, non pas pour avoir débranché l'écoute, mais pour l'avoir fait devant l'un des gérants de l'épicerie, entré avec lui dans le local technique. Il écope d'une mise à pied assortie de quinze jours de suspension. La procédure disciplinaire multiplie par trois ou quatre le nombre de témoins aujourd'hui. Puisque les faits ont aussi été débattus devant la commission régionale de discipline, où le technicien était défendu par un délégué du personnel de la CFDT.

L'enquête dira si la dérivation bénéficiait de l'aval du service officiellement chargé du suivi des écoutes judiciaires et administratives chez France Télécom, installé à Montrouge. Contacté par les avocats des militants de Tarnac, l'opérateur avait prétendu qu'il ne disposait plus de l'historique de ses interventions techniques en 2008.





mercredi 4 mai 2011

La surveillance policière prise en flag

Paru le 4/05/11 sur Les Inrocks



Intimidations, contrôles, traçage GPS : la police ne lâche pas les mis en examen de Tarnac et leurs amis. Rencontre à Rouen, où quatre d’entre eux habitent aujourd’hui.



On s’était mis d’accord : pas de photos, pas de descriptions bucoliques du jardin au printemps, pas de commentaires sur leurs plats préférés. Les mis en examen de Tarnac et leurs amis ont déjà vu leurs maisons perquisitionnées, leurs lectures décortiquées et des journalistes planquer devant chez eux. Deux ans et demi après les premières gardes à vue antiterroristes, ils n’ont pas envie de voir leur intimité étalée dans les journaux, ni de raconter une énième fois les arrestations de novembre 2008 et les policiers cagoulés.

Dix personnes sont toujours poursuivies, notamment pour “association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste”. Elles sont soupçonnées d’avoir préparé des dégradations en vue de désorganiser les réseaux ferroviaires. Parmi elles, Julien Coupat, mis en examen pour direction d’une structure à vocation terroriste. L’instruction en cours peine à décoller faute de preuves, et les erreurs répétées des policiers chargés de l’enquête ont largement décrédibilisé la procédure.

Quatre des “dix de Tarnac” vivent à Rouen : Elsa, Bertrand, Mathieu et Aria*. Ils habitent deux maisons en colocation avec des copains, une poignée de jeunes entre 25 et 30 ans qui passent leur vie ensemble. En attendant un éventuel procès, ils mènent une vie sous surveillance, et leurs amis aussi. Sans jouer les martyrs ou les paranos, ils nous ont accueillis pendant deux jours pour raconter les signes d’une présence policière continue et les ingénieux efforts pour les diaboliser.


Une balise GPS sur la batterie

En mars dernier, deux personnes du comité de soutien aux inculpés de Tarnac (pas poursuivies) vont chez le garagiste pour des problèmes récurrents de batterie. Le mécano leur explique qu’un truc bizarre pompe dessus, sans entrer dans les détails. En démontant les grilles de ventilation, les propriétaires de la voiture tombent sur un petit boîtier noir de 9 centimètres sur 5, relié par des fils au système électrique. A l’intérieur, deux circuits imprimés comprenant une antenne passive, un dispositif de géolocalisation de marque Navman et une carte SIM Orange pour transmettre les données. Tout l’attirail pour tracer à distance les déplacements de la voiture. De quand date le bidule ? Sans doute d’une fête à Tarnac, il y a un an. La police a pu en profiter pour poser la balise. Juste après, la vitre électrique a commencé à déconner. Depuis le retrait de l’objet, elle fonctionne à nouveau.


Une arrestation étrange

Le 16 février, Elsa (mise en examen dans l’affaire de Tarnac) téléphone à ses amis Arnaud, Jeanne et Quentin pour qu’ils aillent faire des courses ensemble au Go Sport de Rouen. A quatre dans la voiture, ils se garent et se séparent. Jeanne et Quentin entrent dans le magasin de sport.

“Tous les vendeurs se sont retournés sur notre passage, ils nous surveillaient en se cachant derrière des étagères”, raconte la jeune femme. “On s’est dit qu’ils pensaient qu’on allait voler des trucs.”

Elsa les rejoint dans le magasin. “Jeanne et Quentin étaient entourés de vendeurs qui me dévisagaient.” Arnaud arrive : “Tout le monde me regardait bizarrement et bloquait sur ma sacoche.” Jeanne paie son pantalon de ski : “Les vendeurs formaient un arc de cercle à distance. Puis le gérant a couru jusqu’à son bureau.”

Les quatre amis repartent en voiture et passent un premier rond-point. Moins d’une minute après, une voiture siglée police se colle derrière eux et deux autres leur barrent la route. Les fonctionnaires en sortent, l’un avec son arme au poing, les autres avec une matraque. “Coupez le contact ! Vous venez de Go Sport ?” Quentin, le conducteur, doit descendre et ouvrir le coffre, Jeanne montre son ticket de caisse. Les policiers disent avoir été appelés pour “un vol avec violences au Go Sport”.

Ils les escortent en voiture jusqu’au magasin pour vérifier. Là, se souvient Elsa, “ils ont commencé à douter de l’existence du vol mais pas de notre signalement. Ils avaient une description de la voiture, modèle, couleur et plaque.” Les responsables du magasin indiquent qu’il n’y a pas eu vol. Libres après un contrôle d’identité, les jeunes gens repartent.

Dans l’après-midi, ils retournent voir le gérant. Ils veulent savoir pourquoi il a appelé la police.

“Il nous a dit n’avoir passé aucun coup de fil mais qu’il avait reçu un appel anonyme quinze minutes avant notre arrivée. La personne au téléphone lui décrivait quatre individus, deux garçons et deux filles, la manière dont nous étions habillés, et l’avertissait que nous allions commettre un vol.”

Il précise que le magasin préfère en général intercepter directement les voleurs à la sortie plutôt que d’appeler la police et propose aux quatre amis de regarder ses listings téléphoniques. Ils déclinent, estimant qu’il “avait l’air sincère”. Aujourd’hui, le gérant du Go Sport continue à affirmer qu’il n’a pas prévenu la police d’un vol qui n’a même pas eu lieu et qu’il a reçu cet appel anonyme. Souriant jusqu’aux oreilles à notre question sur l’identité possible de son interlocuteur, il répond simplement : “J’ai ma petite idée mais je ne vous en dirai pas plus.”

Des agents à la sortie du boulot

Léa n’est pas mise en examen dans l’affaire de Tarnac. Elle est prof, sans poste fixe, et fait des remplacements dans des collèges de la région rouennaise. Le mardi 30 novembre, à la sortie de l’établissement où elle enseigne depuis le jeudi précédent, un homme et une femme l’attendent sur le parking.

“Tous les deux grands, la cinquantaine. L’homme avait les cheveux gris et un long manteau. La femme était blonde décolorée avec les cheveux longs”, raconte-t-elle.

Ils se présentent comme “des agents du service de sécurité du rectorat” et veulent lui parler. La femme monte dans la voiture de Léa, l’homme les suit avec la sienne. Arrivés sur le parking d’un café, la jeune prof demande à son escorte comment elle l’a reconnue. “On se connaît. – Non, on ne se connaît pas. Vous avez un dossier sur moi ? – Oui.”

Dans le bar, l’homme pose une pile de papiers sur la table : “Mademoiselle, vous allez vous retrouver à la rue. Vous avez des problèmes avec la justice.” A l’époque, Léa était poursuivie pour un vol de nourriture dans un supermarché. Ils continuent d’affirmer ne pas travailler pour la police et sortent la photo d’une jeune fille masquée prête à lancer un projectile. “C’est vous.” Suit une liste de faits qu’ils lui attribuent : dégradations, participation à des manifs violentes, etc. Sa voiture aurait même été utilisée dans une affaire de proxénétisme.

La conversation dérive sur ses “fréquentations douteuses”. “Comme vous êtes la seule à gagner à peu près honnêtement votre vie, vous devez être plus intelligente que les autres.” Ils la mettent en garde contre de “futures vagues d’arrestations”.

“Mais qui êtes-vous ? – Des services de sécurité. – Quels services de sécurité ? De la police ? – Oui. Si vous voulez échapper à la vague d’arrestations, vous pourriez nous donner des informations sur vos amis.”

Léa refuse et s’en va.


Deux policiers, le gentil et le méchant

Le même genre de mésaventures est arrivé à Gaël. Copain de lycée d’un proche des Tarnacois, il n’a pas d’activités politiques. Son ami Quentin avait passé quatre jours en garde à vue antiterroriste avant d’être relâché sans poursuites. L’an dernier, Gaël a été convoqué au commissariat du Havre, où il travaillait comme cordiste sur un chantier. Une simple enquête de routine, liée à son accès à des sites sensibles : installations nucléaires, raffineries, sites industriels, pour lesquels on délivre des accréditations spéciales.

Au commissariat, Gaël “monte dans un petit bureau accompagné de deux policiers, un rouquin et un grand, le gentil et le méchant”. Les questions d’usage (adresse, personnalité, fréquentations) tournent vite à l’interrogatoire. Avec qui a-t-il acheté sa maison ? Pourquoi a-t-il gardé dans son garage la Mercedes de Julien Coupat pendant plusieurs mois ? “Je suis ami avec Quentin. Je ne sais pas ce qu’il branle de son côté mais je n’ai rien à voir avec ça”, répond Gaël.

Les policiers lui reprochent “d’en savoir plus” que ce qu’il veut bien leur dire. Ils le préviennent qu’ils peuvent “le griller auprès de son employeur et faire qu’il n’entre plus sur aucun site industriel”.

Les questions reprennent : qui est venu chercher la voiture de Coupat ? Quelqu’un a-t-il fait de la soudure dans le garage ? Est-ce qu’il reconnaît l’homme sur cette photo ? Puis viennent les tentatives de rapprochement. Peut-être que Gaël, l’alcool aidant, pourrait “entendre des choses” dans des soirées. Il refuse.

“Ça a duré une heure et demie. Ils ont argumenté sur mon boulot, sur le fait que moi j’étais ‘quelqu’un de bien’ alors que ‘ces gens-là’ touchaient le RMI.”

Après avoir rappelé Gaël deux fois et essuyé un refus définitif, les policiers ont lâché l’affaire.


Un “fichage moral”

Des histoires comme celles-là, les mis en examen de Tarnac et leurs amis en ont beaucoup. Ils connaissent aussi les allers et venues devant leurs maisons, les photos au téléobjectif à la terrasse d’un café, les contrôles d’identité qui durent trente minutes quand la police s’aperçoit qu’ils sont répertoriés au fichier des personnes recherchées comme membres de la “mouvance anarcho-autonome”. Ils finissent par connaître d’avance les questions de routine : où vont-ils, d’où viennent-ils, qui sont les personnes qui les accompagnent, est-ce qu’ils sont locataires ou propriétaires.

“Beaucoup d’entre nous n’ont pas d’antécédents judiciaires. C’est un fichage moral qui fait office de second casier, non fondé sur des infractions pénales, raconte Luc. On ne sait pas ce qu’il y a précisément dans les fichiers, ni combien de temps on gardera ça sur le dos. Mais chaque contrôle routier a une conséquence et finit dans un dossier.”

“Une proximité dont on ne veut pas s’installe avec la police. Ils nous connaissent et nous le font remarquer”, explique Quentin. Pour des procès qui n’ont rien à voir, comme le vol de Léa, les Renseignements généraux assistent à l’audience. Tous le disent : “On pense que les flics aimeraient nous faire tomber pour n’importe quoi.” Alors quand un entrepôt brûle près de chez eux ou qu’une voiture à gyrophare passe, “on craint toujours que ce soit pour nous”.


Camille Polloni

*Les prénoms des mis en examen dans l’affaire de Tarnac ont été conservés. Ceux de leurs amis sont des prénoms d’emprunt.





jeudi 14 avril 2011

Routine antiterroriste





Texte paru dans Rebetiko numéro 9 - printemps 2011






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ROUTINE ANTITERRORISTE
Après avoir lancé le produit en grande pompe il y a maintenant trois ans,les stratèges policiers maintiennent leur campagne contre ‹‹l'ultra-gauche›› à un rythme de croisière. Une vague d'arrestations/perquisitions de temps en temps, une série de contrôles judiciaires à la clé, quelques mois de prison par-ci par-là, quelques coups de pression, deux trois appâts pour trouver des indics : ‹‹tout est ok, Monsieur le Ministre, les gauchistes sont sous contrôle››. Le tout sous procédure antiterroriste, histoire de se faciliter la tâche et d'en rajouter un peu sur la menace.
Conformément à la circulaire de Dati en 2008, tout acte de violence ou de
dégradation en lien avec certaines thématiques étiquetées ‹‹ultra-gauche›› (prison et sans-papiers, principalement) doit en effet passer par les mains expertes de la Sous-Direction Anti-Terroriste de la police judiciaire (ou sur Paris de la Section Anti-Terroriste de la brigade criminelle) ; libre à eux ensuite de garder ou non le dossier.
Ce qui a l'air de préoccuper les services depuis quelques mois, c'est la
vague de solidarité avec les sans-papiers accusés d'avoir mis le feu au centre de rétention de Vincennes. Tags, collages d'affiches, occupations des locaux des collaborateurs de la politique d'expulsion et sabotages des distributeurs automatiques des banques qui balancent leurs clients pas en règle (cf. précédents numéros).
Ces deux derniers mois, 6 personnes ont eu droit au traitement de faveur
de la circulaire Dati : d'abord trois anarchistes chopés en train de taguer des slogans de soutien à la Tunisie en révolte, dont deux étaient déjà sous contrôle judiciaire pour l'affaire ‹‹de Vincennes›› - les deux sont en ce moment sous les verrous. Une autre personne déjà inquiétée dans la même affaire a fait un petit tour en préventive après avoir été cueillie à l'improviste dans la rue par les superflics. Enfin, les deux personnes qui avaient inauguré la série en janvier 2008, avec l'affaire dite ‹‹des fumigènes» (ils se rendaient à une manif de soutien aux sans-papiers avec des fumigènes et des clous tordus, avant d'être contrôlés par la BAC et de finir plusieurs mois en préventive pour ces simples faits), se sont faites arrêter coup sur coup alors qu'elles avaient rompu leurs contrôles judiciaires et étaient considérées comme en cavale.
Trois ans d'instruction pour cette dernière affaire, des ramifications qui
permettent d'aller chercher plein de gens et de faire traîner, et au final un procès qui prend son temps pour arriver. Les flics auraient tort de se presser : à quoi bon envoyer une poignée de perturbateurs au ‹‹mieux›› quelques mois en prison (vu les faits incriminés) quand on peut compliquer la vie de dizaines de ‹‹suspects›› pendant des années à coups de contrôles judiciaires et de séjours en taule, et surveiller leurs potes par la même occasion ?
Reste que malgré la débauche de moyens, les flics ne peuvent pas être au
cul de tous ceux qui sont susceptibles d'aller inscrire un bout de leur révolte sur les murs (d'ailleurs, depuis l'histoire, toute une série de tags de soutien sont apparus dans différentes villes).
Ils cherchent à épuiser, le tout est de garder du souffle !




mardi 29 mars 2011

Tarnac : nouvelle tentative de la défense pour faire annuler une partie de l'enquête



paru le 29/03/11 sur lemonde.fr

Entretien avec Patrice Spinosi, avocat de Julien Coupat.




La défense du groupe de Tarnac, ces dix personnes mises en examen pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste après des sabotages de lignes SNCF fin 2008 , a fait, mardi 29 mars, une nouvelle tentative pour faire annuler une partie de l'enquête qu'elle estime entâchée d'irrégularités. L'un des avocats de Julien Coupat, Me Patrice Spinosi, a plaidé devant la Cour de cassation une question prioritaire de constitutionnalité (QPC) – nouvelle procédure permise par la révision de la Constitution et rendue célèbre par le récent procès de Jacques Chirac – sur laquelle la Cour pourrait se prononcer dès mercredi matin.

Sur quels points cette question prioritaire de constitutionnalité portait-elle ?

Dans le dossier, au début de l'instruction, le domicile de Julien Coupat a été placé sous surveillance par les policiers en août 2008 sans autorisation. Nous avons donc demandé l'annulation des pièces de la procédure liées à cette surveillance. Mais cette nullité a été refusée en octobre 2010 par la cour d'appel de Paris, non parce qu'elle a estimé que cette surveillance était légale : elle n'a pas jugé sur le fond. Elle a rejeté la nullité, car cette demande a été faite trop tardivement dans l'instruction. En France, aujourd'hui, la défense n'a que six mois pour relever la nullité de pièces du dossier. Et dans cette affaire, elle n'a été demandée qu'au bout d'un an et demi environ. Mais le parquet, lui, a jusqu'à la fin de l'instruction. Il y a donc ici atteinte au principe d'égalité des armes. Notre QPC consiste donc à exiger que désormais, sur ce point, les droits de la défense s'alignent sur ceux de l'accusation, et que n'importe quel mise en examen puisse demander la nullité d'une pièce jusqu'à la fin de l'instruction. Car imaginez, de façon plus générale : un mis en examen change d'avocat au bout d'un an et celui-ci remarque des irrégularités dans le dossier que son prédécesseur n'avait pas vues. Aujourd'hui, il ne peut pas en demander la nullité.

Ce que vous reprochez à la procédure judiciaire en cours, c'est que personne n'a jamais remis en cause cette surveillance sans autorisation ?

Oui. Il est quand même extraordinaire qu'on doive se battre pour qu'un juge veuille bien examiner le contenu du dossier qui contient un certain nombre de pièces irrégulières. On est là dans une affaire ultra-sensible, où les policiers ont commis de nombreuses fautes. On ne peut quand même pas condamner quelqu'un sur la base de pièces obtenues de façon illégale ! Et cette loi qui limite le temps laissé à la défense pour dénoncer des pièces a jusqu'ici empêché qu'un juge se penche sur le fait que les policiers n'étaient pas autorisés à surveiller le domicile de Julien Coupat. Et qu'ils ont commis une atteinte grave à ce droit fondamental qu'est en France le droit à la vie privée. Pour une simple raison de délai, les pièces obtenues sans autorisation seraient recevables ? C'est inacceptable.

Vous avez plaidé mardi devant la Cour de cassation. Quelle est la prochaine étape ?

La Cour doit décider si elle transmet, ou pas, notre QPC au Conseil constitutionnel. On pourrait avoir la réponse dès mercredi matin. Si la réponse est négative, alors nous pourrions saisir la Cour européenne des droits de l'homme. Si la réponse est positive, alors le Conseil constitutionnel devra examiner notre question. Il faut changer cette loi qui impose ce délai de six mois et aligner le régime de l'ensemble des parties sur celui du parquet. Cette procédure existait d'ailleurs dans le droit français jusqu'en 1993, et n'a été changée que pour des questions d'organisation, de gestion administrative. Cela ne peut prévaloir sur le respect d'une liberté fondamentale. Si ce verrou était remis en cause, alors cela nous permettrait une nouvelle saisine de la chambre d'instruction qui pourrait entraîner l'annulation d'une partie importante du dossier contre Julien Coupat et les autres mis en examen.



Pour en savoir plus :

Propos recueillis par Aline Leclerc

Qu'est-ce-qu'une QPC ?

La question prioritaire de constitutionnalité (QPC) a été instaurée par la révision constitutionnelle de juillet 2008 et est entrée en vigueur le 1er mars 2010. Elle permet à un justiciable de saisir le Conseil constitutionnel sur une loi ou un article de loi en vigueur. Ce recours passe par le filtre du Conseil d'Etat ou de la Cour de cassation.





dimanche 27 mars 2011

Tarnac: trois plaintes visent la police antiterroriste




Paru le 26 mars sur mediapart.fr
Par Louise Fessard

Après la reconstitution de la nuit du 13 au 14 janvier 2011 qualifiée de «simulacre» par leurs avocats, les dix mis en examen du groupe de Tarnac s'attaquent aux deux pièces maîtresses de l'enquête menée par le juge antiterroriste Thierry Fragnoli sur le sabotage de la ligne TGV-Est dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008. A savoir la déposition anonyme du 14 novembre 2008 qui présentait Julien Coupat comme capable de tuer pour ses idées ; et le procès-verbal de filature de Yildune Lévy et Julien Coupat dans la nuit du 7 ou 8 novembre, qui démontrerait leur présence à proximité des lieux du sabotage sur la ligne TGV-Est.

Les mis en examen de Tarnac ont récemment déposé trois plaintes contre X : pour subornation de témoin (au tribunal de grande instance de Clermont-Ferrand, le 23 février 2011), pour interception de correspondances et atteinte à l'intimité de la vie privée (au TGI de Brive-la-Gaillarde le 25 février), et pour faux et usage de faux en écriture publique (au TGI de Nanterre le 1er mars).





Le 7 novembre, une vingtaine de policiers de la Sdat (sous-direction antiterroriste) et de la DCRI (direction centrale du renseignement intérieur) filent depuis son départ de Paris la Mercedes de Julien Coupat et Yildune Lévy, membres de l'«ultra-gauche, mouvance anarcho-autonome». Le couple, qui se sent suivi, joue pendant plusieurs heures au chat et à la souris avec eux sur des petites routes de Seine-et-Marne aux abords de la ligne TGV-Est.

Après avoir dîné dans une pizzeria puis dormi quelques heures dans leur voiture à Trilport, Julien Coupat et Yildune Lévy seraient, selon les agents du Sdat, revenus à proximité de la ligne TGV, à Dhuisy (à 26 kilomètres de Trilport). En pleine nuit, ils auraient stationné une vingtaine de minutes sur une voie de service, proche de l'endroit où sera découvert au matin un crochet métallique posé sur les caténaires de la ligne LGV. Puis ils repartent à Paris.

Mais la plainte pour faux et usage de faux en écriture publique, déposée par Yildune Lévy et Julien Coupat, pointe de nombreuses failles dans les récits des policiers. Et notamment dans le récit de la filature, connu sous le nom de PV 104 et daté du 8 novembre 2008, qui constitue, selon les conseils des jeunes gens, l'unique élément à charge retenu contre le couple.

Les nouvelles précisions apportées en mars 2010 par deux agents de la Sdat (le lieutenant Mancheron et le capitaine Lambert), à la demande expresse du juge, ne font qu'empirer la chose, puisqu'ils se contredisent eux-mêmes sur plusieurs points cruciaux. «C'est Dupond et Dupont», s'amuse l'un des avocats du groupe, Me Jérémie Assous. Chronologie.


Une silhouette sur les voies ?

3h50. Selon le PV 104, la Mercedes, qui «cheminait à allure normale», parcourt les 26 kilomètres entre Trilport et Dhuisy en dix minutes. Soit une petite moyenne de 160 km/heure. Les policiers de la Sdat prétextent depuis une erreur de «transcription». Ils indiquent avoir confondu le chiffre «3» et le chiffre «5».


Les deux voies de service.
Les deux voies de service.

4h. La Mercedes de Julien Coupat se gare près de la voie ferrée. Les enquêteurs sont incapables de se mettre d'accord sur son emplacement exact, un coup à droite du pont de la voie ferrée, un coup à gauche, voire carrément sous ou sur le pont. Selon le PV 104, le véhicule a été observé à l'arrêt «sur la voie de service au pied du pont de chemin de fer». C'est cette voie secondaire à droite du pont que les gendarmes choisissent d'ailleurs de «geler» pour préserver les éventuelles preuves. Mais d'après la nouvelle version de mars 2010 du capitaine Lambert, la Mercedes aurait en fait été garée sur une autre voie de service, à gauche du pont.

Certains procès-verbaux évoquent la présence d'un individu sur la voie de la ligne ferroviaire entre 4h et 4h20. D'après le lieutenant colonel Gosset, un gendarme chargé des constatations, un officier de la Sdat lui aurait déclaré le 8 novembre au téléphone que la personne suivie «a accédé à l'emprise de la voie ferrée à l'endroit du sabotage sans qu'il puisse déceler ses agissements».

Curieusement, les enquêteurs de la Sdat se montrent plus prudents dans leurs PV et se gardent bien de mentionner une silhouette sur les voies. «Eu égard à la configuration du terrain, les policiers n'ont pas pu observer directement les individus sans risque d'être détectés par eux», relate le PV 104.

Le capitaine Lambert précise même dans son procès-verbal de mars 2010, que «le chauffeur du véhicule 1 (...) s'est avancé à pieds sur la route pour monter en haut d'une butte formée par la chaussée (...). C'est après avoir parcouru plusieurs centaines de mètres que le fonctionnaire a pu distinguer brièvement à l'aide du matériel d'intensification de lumière le véhicule Mercedes qui était stationné sur la voie d'accès à l'emprise SNCF».

Pourquoi après avoir parcouru plusieurs centaines de mètres, se contenter d'observer «brièvement» le véhicule sans se soucier du comportement de ses occupants, pourtant soupçonnés d'avoir des intentions criminelles ? Selon les avocats, la reconstitution du 13 janvier 2011 jette un doute supplémentaire sur l'authenticité des récits des policiers.

«Il a été constaté que si un individu avait été présent près du véhicule Mercedes, lorsque celui-ci était stationné sur la voie d'accès à l'emprise SNCF, il aurait nécessairement été aperçu par le conducteur du véhicule V1 à l'aide de son matériel d'intensification de lumière», expliquent-ils. Surtout s'il a été fait usage d'une lampe frontale, comme le suggèrent les policiers, qui ont par la suite retrouvé un emballage de lampe parmi les objets jetés par Julien Coupat dans une poubelle de Trilport.

4h20. La Mercedes redémarre. Une partie des policiers poursuivent la filature. Que font les autres policiers restés sur place ? Mystère, car «il n'y a aucune précision apportée sur la surveillance de la Sdat entre 4h20 et 5 heures», indiquent les avocats.


Nouveau record à 324km/h

5h. Les policiers restants effectuent, selon le PV 104, «une minutieuse recherche aux abords immédiats de la voie ferrée et du pont de chemin de fer». D'après cette première version, les policiers se positionnent «à l'endroit exact où le véhicule a été observé à l'arrêt». Au contraire, selon la deuxième version de mars 2010, «les véhicules du dispositif restés sur place se sont stationnés (...) du côté opposé au lieu où était stationné le véhicule Mercedes».

Ce «afin de ne pas polluer les lieux où pouvaient avoir été commise une infraction». Mais relèvent les avocats, ces policiers si soucieux de ne pas «polluer les lieux», n'en inspectent même pas les abords et n'effectuent aucun gel des lieux au fin de préservation des traces et indices. Et ils ne semblent pas avoir pris la peine de prévenir la gendarmerie ou la SNCF de l'endroit de stationnement de la Mercedes de Julien Coupat.

«A l'évidence, s'ils avaient été avisés (...), la SNCF n'aurait pas stationné son camion sur la voie de service principale, et la gendarmerie n'aurait pas relevé de traces et d'indices que la Sdat revendique à présent comme siens», remarquent les avocats.

Une équipe de la Sdat se rend donc sur la voie de chemin de fer «en enjambant le grillage» selon le capitaine Lambert. Sacrée enjambée puisque la clôture métallique et les portails mesurent environ deux mètres de haut, selon les constats des gendarmes.

Le capitaine raconte alors que «ne découvrant aucun indice suspect, les fonctionnaires sont revenus sur leurs pas et c'est alors qu'ils venaient de dépasser le pont à 5h10 qu'un TGV arrivant de Paris a été repéré et qu'il a été donné pour ordre (...) aux effectifs de s'écarter de la voie ferrée (...). Ceux-ci ont alors sauté dans le talus situé de part et d'autre de la voie ferrée». Selon le PV 104, certes moins épique, les policiers n'ont pas du tout été surpris par le TGV. Ils sont «par mesure de précaution, restés sur place jusqu'au passage du TGV chargé de l'ouverture de voie».

Le passage du premier TGV provoque, selon le PV 104, «une gerbe d'étincelle au niveau de la caténaire accompagné d'un bruit sec».

La borne relais téléphonique, près de la ligne sabotée.
La borne relais téléphonique, près de la ligne sabotée.


5h25. Selon le capitaine Lambert, «l'ensemble des effectifs ont quitté la zone immédiatement (après l'inspection des voies, ndlr) pour se rendre sur la commune de Trilport». Mais d'après le tableau de trafic téléphonique fourni en juin 2010 par la police, les enquêteurs sont encore à Dhuisy à 5h25, d'où ils passent plusieurs appels à leur hiérarchie.

5h30. Selon le PV 104, les policiers sont de retour à Trilport. Ils fouillent la poubelle où ils ont vu Julien Coupat jeter des objets quelques heures plus tôt. Un nouveau record est pulvérisé. Les enquêteurs auraient donc parcouru un trajet de 26 kilomètres en cinq minutes, à la vitesse de 324 km/heure. Deux fois plus vite que la Mercedes de Julien Coupat et Yildune Lévy à l'aller.

5h50. Les policiers quittent Trilport, après avoir trouvé un emballage de lampe frontale et des plans du réseau TGV dans la poubelle. Derner hic, le tableau de trafic téléphonique signale des appels des enquêteurs depuis Dhuisy jusqu'à six heures du matin, alors qu'ils sont tous censés être partis depuis longtemps.


«Ils n'ont rien vu»

Et pendant ce temps que font les policiers qui suivent la Mercedes ? A 4h45, selon le PV 104, ils constatent que «le véhicule s'arrête au pied du pont de La Marne sur la commune de Trilport, puis après quelques minutes repart en direction de Paris». Plus d'un an après, le 24 mars 2010, des plongeurs repêchent à l'aplomb du pont de La Marne, plusieurs tubes de PVC ayant pu servir à poser le crochet métallique sur les câbles de la voie à grande vitesse.

Selon le Nouvel Obs, les enquêteurs soupçonnent Julien Coupat d'avoir acheté ces tubes de PVC le 7 novembre dans un Bricorama de Châtillon alors qu'ils avaient perdu sa trace entre midi et 14h50. «Il était suivi à bonne distance grâce à une balise GPS placée sur sa vieille Mercedes», explique la source «proche de l'enquête» du Nouvel Obs. A midi le signal disparu comme cela arrive quand la cible entre dans un parking souterrain. Et justement le Bricorama de Châtillon en possède un pour ses clients

Oups ! La pose d'une balise GPS est illégale si elle n'a pas été autorisée par un juge. «Si cette information s'avérait justifiée, elle pourrait démontrer l'absence d'authenticité du PV 104, les services de police ne pouvant raisonnablement déclarer procéder à des constatations visuelles alors qu'ils ne faisaient que suivre une balise», écrivent les avocats.

Conclusion : une vingtaine de policiers chevronnés ont suivi le couple pendant un jour mais «ils ne les ont pas vus à côté de la voie ferrée, ni en train de poser les fers à béton, ni les jeter dans la Marne, ils n'ont rien vu quoi», ironise Me Thierry Levy. Fort opportunément, le 14 novembre, alors que neuf membres du groupe de Tarnac sont en garde à vue depuis trois jours, un témoin sous X apporte de nouveaux éléments.

Entendu par deux officiers de police judiciaire de la Sdat, il décrit les gardés à vue comme «un groupe sectaire dont les membres ont été endoctrinés par Julien Coupat». Ce dernier «souhaite le renversement de l'Etat par le biais d'actions de déstabilisation qui auraient pu aller jusqu'à des actions violentes».


«Une volonté de tromper»


«C'est ce témoignage, les présentant comme un vrai groupe criminel, qui va donner l'apparence de sérieux aux interpellations, car les filatures n'ont pas donné grand-chose», estime un des avocats du groupe, Me Thierry Lévy. Alors que la rumeur sur l'identité de ce témoin crucial se répand dans les médias, la Sdat l'entend à nouveau le 11 décembre 2008 mais cette fois sous son vrai nom, Jean-Hugues Bourgeois, éleveur bio dans le Puy-de-Dôme de son état.

Le discours est inversé, Jean-Hugues Bourgeois déclare tout ignorer du projet politique du groupe de Tarnac. «Le but semblait être de noyer le poisson en me faisant apparaître parmi d'autres témoins», expliquera Jean-Hugues Bourgeois au juge, le 26 novembre 2009.

«A ce moment là, seuls les enquêteurs de la Sdat savent qu'il s'agit de la même personne, qui a témoigné une fois sous X et l'autre fois sous sa vraie identité, mais ils n'en avisent personne, dit Me Louis Marie de Roux, l'un des avocats des mis en examen. Il y a une volonté de tromper tout le monde

Un an plus tard, interviewé par TF1, Jean-Hugues Bourgeois explique que manipulé par la Sdat, il a signé une déposition sous X préparée à l'avance. «Le mec (l'OPJ de la Sdat, ndlr) m'explique très posément que (...) le problème c'est qu'il y a tout un tas d'infos, d'interceptions de mails, d'infos de gars infiltrés en squat, ce genre de choses, qui ne sont pas exploitables dans une procédure judiciaire et que juste ils ont besoin d'une signature», raconte Jean-Hugues Bourgeois.

Interrogé dans la foulée par le juge, l'agriculteur fait état de pressions mais refuse d'être plus précis et de revenir sur les faits. Yildune Lévy et Julien Coupat ont donc déposé une plainte contre X pour subornation de témoin.